Documents coup de coeur

Au cours des classements, les archivistes découvrent régulièrement des documents qui attirent leur attention.
Qu'ils soient surprenants, beaux, drôles, émouvants, prestigieux ou utiles, tous ces documents sortent de l'ordinaire.
Nous partageons ici avec vous ces découvertes qui contribuent à rendre le métier d'archiviste passionnant.

Khâgne Toulouse : promotion 1967-1968

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Khâgne : classe préparatoire littéraire

Les premières classes préparatoires aux grandes écoles voient le jour au XIXe siècle.

La première visait l’admission à l’école militaire de Saint-Cyr en vue de former les futurs officiers supérieurs dans les « armées savantes » (génie, artillerie et marine).
La seconde ouvrait à une carrière plus scientifique via Polytechnique, puis plus tard Centrale et Normale Sup.
La troisième prépa à voir le jour sera de nature littéraire. Il s’agit de la « classe de réthorique supérieure » rebaptisée Khâgne par la suite. Elle prépare à l’examen d’entrée de la prestigieuse École Normale Supérieure de Paris.

Le terme « Hypokhâgne » (littéralement « sous Khâgne ») s’applique à la première année de classe préparatoire littéraire et « Khâgne » à la seconde et dernière année du cursus.

 

Origine du nom « Khâgne »

Dès le XIXe siècle, en argot scolaire, le terme « cornichons » désigne les élèves qui préparent la grande école militaire de Saint-Cyr et qui se distinguaient par des pratiques sportives comme  l'équitation et  l'escrime. Les élèves de la toute première classe prépa du Collège Stanislas de Paris avaient pour habitude de se regrouper sous une corniche dans la cours et d'interdire cet emplacement aux autres élèves qui, par dépit, les affublèrent de ce sobriquet qui leur est resté depuis.

 Dans les années 1840, un « taupin » (dérivé du mot « taupe » ) désigne un élève en préparation scientifique. Son objectif est d’intégrer Polytechnique, Centrale ou Normale Sup sciences. Le surnom de « taupin », était donné, à l'origine, aux militaires du Génie qui creusaient des fondations, des galeries et apprenaient à saper les bases des murs défensifs de l'adversaire. Comme Polytechnique préparait ses élèves à entrer dans une carrière militaire au sein du Génie, ce surnom a été immédiatement attribué aux élèves de cette prépa.

En 1880, les premières «classes de rhétorique» (rhétosup) sont créées. Les « cornichons », qui sont sportifs, décident de se moquer de ces élèves plongés dans des études littéraires, en les baptisant les « cagneux » pour souligner leur faiblesse physique (avoir les genoux cagneux était un motif d’exemption dans l’armée).

 

Montage tiré du cahier de la Khâgne toulousaine, 2017-18, rapportant le bizutage aux couleurs de Père Ubu, dans les rues de Toulouse

Les élèves de réthosup qui ne manquent pas d’humour, adoptent alors ce surnom qui dérivera en « Cagne » pour désigner leur classe. Puis vers les années 1910, probablement inspiré par Alfred Jarry, ex-cagneux et créateur du Père Ubu et de la pataphysique, ils adoptent par dérision l’orthographe emphatique et pseudo-grecque de  Khâgneux et Khâgne.
La tendance au fil des ans sera d’ajouter des racines pseudo-grecques ou latines au jargon utilisé dans ce milieu, pour mieux  se distinguer des autres prépas et marquer leur originalité (khâgneux, khârrés, khûbes, khôlle, burkhâl, krapahut, khânular khâgnal, khronique, goulâl, etc) .
Et pour accentuer le côté « cercle fermé…mais qui ne se prend pas au sérieux », les Khâgneux n’hésitent pas à détourner certaines caractéristiques maçonniques comme l’usage du terme « vénérable » et des acronymes cryptiques : ce cahier de bord est l’œuvre d’un cercle d’élèves de la classe 1967-1968 de Khâgne ou « KT », Khâgne toulousaine, identifié sous l’acronyme QNSA : « que non superior altera », expression latine qui signifie « dont il n'est pas supérieur à l'autre».
Ce cercle est aussi évoqué sous les titres de «TV KTQNSA », Très Vénérable Khâgne, ou «TH KTQNSA », Très Héneaurme Khâgne.

 

« Kahier archivique de la Khâgne des Khâgnes toulousaine »

Ce cahier de bord est tenu par Louis Peyrusse, désigné par la lettre « », qui signifie "chef de classe" selon le jargon des classes préparatoires. Il retrace la vie de la section Khâgne, au lycée Pierre-de-Fermat à Toulouse, de 1967 à 1968.
Il est coté : 8090 W 359 001.

Le cahier comprend 101 pages ; les premières sont ornées d’un tampon représentant la  chouette Vara, déesse fictive tutélaire de la Khâgne et des Khâgneux, symbole de sagesse dans le monde antique.

Une des  particularités de ce cahier est de couvrir la période de mai 68. On y voit les premiers signes et interrogations d’une jeunesse étudiante qui commence à s’agiter et se révolter contre l’autorité et le  conformisme de l’époque. Le « malaise étudiant » s’installe et se traduit déjà par des manifestations dans les rues de Toulouse en soutien au mouvement étudiant de Paris.

C'est dans ce contexte que les élèves de la Khâgne de Toulouse continuent de tenir à jour ce cahier commencé en septembre 1967, pour exprimer librement leurs idées anticonformistes, dans un esprit et un langage propre à cette  classe préparatoire.

 

Contenu général du cahier

Il est possible de présenter les informations consignées dans ce cahier sous la forme de quatre thèmes généraux :

Compte rendu du

-          Comptes rendus (manuscrits, de presse, mais aussi photographiques) des fameux bizutages de Khâgne placés sous la haute autorité de Père Ubu… ou d’Asterix et Obélix.

 

extrait tiré du cahier de la Khâgne toulousaine, mai 68 : présence de khâgne à une manifestation dans les rues de Toulouse

-          Au mois de mai 1968 : l'évocation de la manifestation étudiante dans la ville rose, à laquelle certains khâgneux ont pris part,  en écho à celles de la Capitale. Et les conséquences de ce mouvement sur la tenue des examens de fin d'année.

 

Dessin satyrique d'un des professeur de la khâgne toulousaine de 1967

-          Des pastiches (textes , dessins caricaturaux...) dans l’esprit de Khâgne/Jarry sur les professeurs, l’institution scolaire, les épreuves et les concours, l'évocation des soirées organisées… bref la vie scolaire et extra scolaire menée par les élèves toulousains de Khâgne.

 

Montage tiré du cahier de la Khâgne toulousaine, 2017-18 : informations et railleries autour du passage de Mr Georges Pomidou en hypokhagne à Toulouse en 1927

-          Des textes souvent ironiques autour des figures politiques de l’époque.
Avec notamment un focus sur un illustre HypoKhâgneux du lycée Fermat de Toulouse, de la promotion 1927-1928 : Georges Pompidou !
Celui-ci était premier ministre du général De Gaulle au moment de la rédaction de ce cahier, avant de lui succéder à la tête de l'état.
Un poème de Georges Pompidou, présenté comme inédit par le journal satirique « le canard enchainé » est repris (et raillé) dans le cahier…
Les archives mises en ligne par l'Institut Georges Pompidou permettent de découvrir quelques pages du Cahier d’histoire, hypokhâgne de Toulouse, 1928, du futur président de la république : 1, 2, 3

 

Contenu détaillé du cahier

On trouve dans ce cahier de bord :

  • des listes de noms de professeurs, du personnel d’encadrement du lycée (« strasse imphâme »), des noms et des photos d’élèves membres de la KT, affublés de surnoms tels que « Archikhûbe » (ancien élève d'Ulm), « préfet des mœurs » ou « ambassadeur khâgnal » ;
  • des dessins caricaturaux, des textes humoristiques ou satiriques qui tournent en dérision certains professeurs, surnommés « maîtres Gneûh-Gneûh » ;
  • des coupures de presse et des photos de bizutage avec défilé à Toulouse, dénommé « Krapahut Héneaurme de la Khâgne toulousaine QNSA» ; des photos d’élèves déguisés, des reportages de baptême de bizuths à la gloire d’Ubu et de son auteur, l’ex-khâgneux Alfred Jarry ;
  • un rapport « khânularesque » du konkhâl (concours) d’entrée à l’ENS de la rue d’Ulm ; une « kârte » de visite de la Khâgne toulousaine (pages 56-57) ;
  • des pamphlets sur la vie de Georges Pompidou, ancien Hypokhâgneux du lycée Fermat en 1928 : coupures de presse, publication de « Théo », poème inédit de Georges Pompidou dans le journal le Canard enchaîné en 1967 (page 53), photos, extraits de son dossier de jeune boursier au lycée d’Albi en juillet 1927 (pages 98-101), notes, critiques et commentaires sur sa carrière politique ;
  • des « Khroniques » sur les manifestations (bal des écoles et des anciens élèves, dîners, soirées…) ;
  • des listes de membres de la KT qui ont reçu les félicitations du « Konseil » de discipline (page 63) ;
  • des histoires drôles sur des personnages politiques ;
  • les épreuves et résultats du concours d’entrée à l’école normale supérieure, ordre des Lettres ; encouragements aux admissibles, échange de courriers de félicitations (pages 92-95) ;
  • des articles farfelus : publicités détournées ; « Pour une étude de la métempsychose dans le christianisme » qui tourne en dérision Thomas d’Aquin (page 58) ; lettre et distinction du « siège terrestre de la faculté de Catachimie » pour leur « somptueuse glorification Ubique » (page 60-61) ; khânular khâgnal sur « l’évolution de la khoîffure chez les empereurs romains de la Décadence » (page 43) ; lettre ouverte à Dieu (page 41), etc.

 

Cahier de la khâgne toulousaine 1967-68


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